Le jouet dont Robert Mignardot nous propose ici la construction n'est pas, à proprement parler, un cinématographe (puisqu'il n'y a pas de système lumineux de projection). De nombreux appareils, visant à animer une image (ils ont, d'ailleurs, des noms barbares), ont précédé l'invention des frères Lumière.
Ce que ce jouet démontre surtout, c'est le mécanisme qui donne l'illusion de la continuité des images dans un mouvement, c'est-à-dire le principe même du film.
L'intérêt tout particulier est celui du mécanisme très simple, axe carré et languette de retenue qui donne entre chaque image l'arrêt très qui illusionne l'il. Et ce jouet est excellent pour expliquer cette illusion, plus facile à comprendre que celle donnée par les perforations ou la croix de Malte.
Le " cinématographe jouet ", que l'on offrait aux enfants au début de ce siècle, peut encore, ressorti du grenier de grand-mère, ravir la jeune génération, malgré la concurrence des jouets similaires modernes, souvent électriques et toujours " fermés " (leur mécanisme fragile, protégé par une enveloppe non démontable, reste mystérieux).
C'est une boite en carton gainé de papier chagrin noir, tout en hauteur et sans couvercle. Une manivelle, faite d'un fil de fer passant dans l'axe d'une bûchette de section carrée, et dont la poignée est une perle de bois oblongue, se pose simplement dans deux encoches demi-rondes ménagées en haut et au milieu des plus grandes faces. Ces paliers rudimentaires sont renforcés par des plaquettes de fer blanc. Un ruban sans fin de papier fort, sur lequel les images sont collées par un de leurs côtés, sur une largeur correspondant exactement à la dimension d'une face de l'axe carré, se recouvrant à la façon des tuiles plates d'un vieux toit, s'introduit dans la botte par le haut. Cette bande d'images est suspendue à la manivelle. Sa largeur est égale, sauf le leu fonctionnel nécessaire, à la largeur intérieure de la boîte.
La tension et l'adhérence à l'axe carré sont obtenues par le poids d'une grosse bille de pierre que l'on glisse sans brutalité dans l'anneau formé par la bande d'images, après avoir commencé de l'introduire et avant d'avoir déposé la manivelle sur ses berceaux.

La rotation de l'axe carré entraîne, à chaque quart de tour, une image qui vient se placer verticalement, la suivante étant retenue un instant par une sorte de griffe en fer blanc, joliment découpée en forme de trèfle et fixée en haut de l'avant de la boite. L'image, sortie des profondeurs, se présente aux yeux du spectateur pendant une fraction de seconde avant de replonger dans les profondeurs, entraînée par le ruban et immédiatement remplacée par une autre, presque pareille. La superposition sur la rétine du nouveau dessin et de l'ancien, non encore effacé, crée l'illusion du mouvement.

La " cinémathèque " que nous avons pu retrouver se compose de cinq bandes de quarante-huit images aux sujets comiques : un petit chien noir saute à travers un cerceau que tient un clown au costume doré ; un dormeur en bonnet de nuit, blanc sur fond noir, lutte avec un papillon, ou une puce, qui l'a réveillé ; deux apprentis pâtissiers se collettent et finissent par se coiffer mutuellement de gâteaux à la crème...
Il me parait possible et intéressant de construire un appareil inspiré de cet ancien jouet. Ses dimensions sont sensiblement deux fois plus grandes pour que sa fabrication exige moins de minutie, pour qu'il soit plus maniable, mains fragile et puisse être regardé par un petit groupe d'enfants autour de leur moniteur.
Il peut être l'uvre d'une équipe où chacun pourra trouver une tâche correspondant à ses possibilités et à ses goûts : soit la construction de la boîte en bois, plus solide et plus vite faite qu'une botte en carton, soit la confection, plus délicate, du mécanisme d'entraînement, soit la création des images et leur montage sur les bandes.
La boite
La boite, dont les grandes faces et le fond sont en contreplaqué d'okoumé de 5 mm, collé et cloué sur les faces moyennes en planchatte de peuplier ou de sapin, ou en contreplaqué de 10 mm d'épaisseur, mesure extérieurement 8,5 x 14 x 35,5 cm. Elle laisse un volume libre intérieur de 7,5 x 12 x 35 cm. L'intérieur peut être peint en noir mat (peinture vinylique) et l'extérieur verni (vernis à l'alcool) si l'on souhaite conserver visible l'aspect du bois, ou peint d'une couleur gaie. La griffe retenant un instant les images sera découpée à l'aide de ciseaux d'électricien (ciseaux magots) dans de la tôle mince de bidon d'huile et clouée par le haut dans l'épaisseur du contreplaqué de 10 mm. Elle doit dépasser de 1,5 cm environ à l'intérieur de la boite. Les paliers (logements des extrémités de l'axe de la manivelle) seront faits en quelques coups du bord d'une râpe, ou à l'aide d'une pointe rougie au feu.
Le mécanisme d'entraînement
Sa fabrication posera quelques problèmes techniques plus difficiles à résoudre et requerra toute l'attention du moniteur. Dans le modèle proposé, l'axe de section carrée est constitué par un morceau de hêtre de 7 à 7,4 cm de long et de 10 mm de côté, pouvant, par exemple, être coupé dans une règle d'écolier convenable. La rotation est rendue possible par, d'un bout, une vis de 3 x 25 à tête ronde, et, de l'autre, un gond à vis (ou crochet à angle droit) de 3 x 30 enfoncés, sur toute la longueur de leur filetage, dans des avant-trous suffisamment gros et profonds pour que l'axe ne se fende pas, faits à l'aide d'une vrille de 2 ou 2,5.
Le gond à vis traverse l'une des extrémités arrondies à la râpe d'un morceau de latte de 8 à 10 mm d'épaisseur, de 1,5 cm de largeur et de 7 à 9 cm de longueur. Sa partie extérieure est, comme le montre le dessin, coiffée d'une plaquette de tôle mince qui le rend solidaire de la latte. La poignée est taillée dans un cube de sapin de 2 cm d'arête. Elle est traversée par une vis à fer de 5 x 30 à tête ronde qui se fixe à la latte par un écrou et un contre-écrou. L'espace libre entre l'axe carré et la petite latte (manivelle) doit être suffisant pour pouvoir être occupé par l'épaisseur de la cloison et laisser le passage libre au contre-écrou.
Les bandes dessinées
Le " film " est fait d'une bande de papier Kraft de 7 cm de large et de 61 cm de longueur, renforcée par un ruban de calicot de plâtrier (vendu en droguerie) par collage sur toute sa surface intérieure à la colle vinylique à bois (genre V.R. 200). Avant de fermer cet anneau en collant les deux extrémités l'une sur l'autre, sur une largeur de 1 cm, il est bon de préparer les plis transversaux tous les centimètres.
Les images sont dessinées sur des rectangles de bristol à petits carreaux de 5 mm. On préparera donc, pour une bande, 60 rectangles de 7 x 6 cm qui seront soigneusement collés à l'extérieur de l'anneau, en coïncidence avec les pliages et sur une largeur de 1 cm tout le long de leur grand côté. La surface disponible pour chaque image mesure donc 7 cm de largeur et 5 cm de hauteur. En s'aidant du quadrillage du bristol, les illustrations pourront être obtenues par des moyens divers - impression d'éléments géométriques ou non figuratifs, collage de gommettes colorées, rythmes au crayon feutre se construisant au fil des images...
Les sujets figuratifs, petits bonshommes ou animaux, sont sans doute très délicats à réussir car ils supposent une étude très approfondie des formes et de la décomposition des mouvements. Il est intéressant de préparer d'avance plusieurs bandes pour permettre à l'imagination créatrice des enfants de se développer, des moyens aussi divers que possible étant mis à leur disposition.
La tension de la bande peut être assurée par un morceau de tube de fer ou de plomb pesant de 250 à 500 grammes, que l'on peut se procurer chez un serrurier ou un plombier. Il est aussi possible d'utiliser un galet bien rond et de diamètre convenable, ou un cylindre de ciment ou de plâtre de Paris moulé dans le fond d'une boite de conserve.
(Robert Mignardot)